
LA SAGA DUCROS
Mise à jour le 18/04/2023 - 7 parties


LA SAGA DUCROS
Partie 1

Avant 1963, Gilbert Ducros et son frère Marc travaillent dans l’entreprise de leur père qui récolte les fleurs de tilleuls et de lavande à Buis-les-Baronnies à destination de l’herboristerie.
1963 : Création de Ducros
Un client en cessation de paiement ne peut les régler autrement qu’avec son stock d’épices en vrac. C’est pourquoi les deux frères créent une société de négoce en gros de poivres, herbes, épices à destination de l’industrie alimentaire. Cette année-là, ouverture à Ste Geneviève-des-Bois du premier hypermarché au monde au « Carrefour » de deux routes bien évidemment.
1965 : Première idée géniale de Gilbert Ducros pour coller à ce nouveau mode de distribution.
Passionné de théâtre, il transforme la règle des « trois unités théâtrales »(une pièce doit proposer une unité d’action, une unité de temps et une unité de lieu) en imaginant « les trois unités de distribution » :
Unité de conditionnement : Les épices initialement vendues en vrac et au poids sont désormais vendues dans un flacon en verre.
Unité de lieux : Tout est proposé par ordre alphabétique dans un meuble avec autofacing.
Unité de prix : Quasiment tout est vendu au même prix (sauf le safran !!!) en jouant sur le grammage. Le distributeur n’a ainsi pas la fastidieuse tâche d’étiqueter chaque flacon.
1966 : Seconde idée Géniale de Gilbert : les budgets commerciaux colossaux. En facturant très cher, en étant payé au mois, et en reversant les budgets au semestre, il se constitue une trésorerie gigantesque qui lui permettra de financer sa croissance.
Conscient que des petits produits sont toujours mis en rayon en dernier par le personnel des magasins, Ducros devient prestataire de services en « offrant » le remplissage des meubles par son propre personnel.
1972 : problème de saisonnalité. Le personnel attaché au remplissage est débordé en été mais n’a pas grand-chose à faire en hiver, lorsqu’il n’y a plus de salade ni de barbecue. En hiver par contre, on n’hésite pas à allumer son four pour faire des …. Gâteaux !!
Le fils de Gilbert, Michel Ducros, tout juste sorti de l’ESCP l’année précédente, propose donc de se diversifier dans le segment des Aides à la Pâtisserie. La saisonnalité est l’exacte opposé de Ducros et permet ainsi d’occuper la force de vente toute l’année de façon linéaire. « Vahiné » est née (ainsi dénommée car elle véhicule une image d’exotisme enchanteur et surtout de noix de coco et de vanille).
1975 : Conquête de l’Europe (Belgique) en appliquant les mêmes recettes gagnantes qu’en France à savoir la qualité du produit, la mise en rayon et les budgets faramineux.
Seule l’image n’est pas encore suffisamment exploitée. L’agence de pub de l’époque propose comme slogan « A quoi ça sert que Ducros il se les ramasse » (sous-entendu …les herbes dans la garrigue …).
Heureusement, Michel opte plutôt pour « Il se décarcasse » (merci MichMich ).
1980 : Croissance à tout va
Ayant conquis une partie de l’Europe, Ducros met le cap à l’ouest et défie sur le marché américain le leader mondial : McCormick. Malheureusement, l’aventure est risquée : le montant du chiffre d’affaires de Ducros équivaut en fait … aux bénéfices de McCormick.
1992 : David contre Goliath qui use les forces de Ducros au point que les fondateurs doivent vendre le 11 janvier 1992.
Il était temps …les salaires à la fin du mois risquaient de n’être pas versés.
Mais vendre à qui ?...
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Partie 2

1992 : DECISION DE VENDRE
Après 30 ans de développement continu, la famille Ducros a décidé de vendre. En effet, même si l'activité "produits de grande consommation" était particulièrement rentable, ce n'est pas le cas des divisions "industrie" et "négoce". L'année 1990 se soldait ainsi avec 270 millions de francs (41 M°€ ) de pertes cumulées sur 3 ans.
Les dissensions familiales entre Michel, en charge de la restructuration, et Gilbert le Patriarche ont sans doute accéléré la décision de vendre.
Candidats au rachat : les poids lourds de l'agro alimentaire.
BSN (ancêtre du groupe Danone et principal concurrent de Ducros), pour la synergie avec sa marque Amora fabricant de moutarde mais aussi des épices Amora et des aides à la pâtisserie Malilé.
Nestlé pour étoffer sa marque Maggi
Medeol qui coiffe Lesieur, Carapelli et le sucre Beghin say.
McCormick, leader mondial des épices, forcément intéressé par le rachat de Ducros, leader européen.
And the winner is .....
Avec 1,6 milliard de chiffre d'affaires (243 M° d'€ ), la société de Carpentras, devenue en 30 ans le leader en France (60% du marché), en Italie (30%), au Portugal (60%) et en Espagne (40%) dans le domaine des épices, des infusions, des condiments et des aides à la pâtisserie rejoint finalement le groupe italien Medeol/ Beghin say pour plus de synergie avec les huiles Lesieur/Carapelli et pour se développer sur les Sucres et levures grâce à Vahiné.
Mais le vrai WINNER est ....
La famille Ducros.
En effet, les avocats du groupe Italien n'ont pas pensé à émettre dans le contrat une clause de non concurrence.
Profitant des centaines de millions issus de la vente de Ducros, Gilbert, Yves et Marc en profitent pour créer une nouvelle société commercialisant elle aussi des épices .... GYMA ( Gilbert, Yves, Marc , Associés ).
La guerre avec Ducros est déclarée ...
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Partie 3

Quand Petit Poucet gagne face au Geant Italien
Gilbert et Marc Ducros ayant vendu leur société sans clause de non concurrence, ils s'empressent de créer Gyma avec le fruit de la vente .
S'en suit une âpre bataille juridique que le Tribunal de Grande Instance de Paris résume ainsi dans son procès verbal du 13 avril 1999 :
« FAITS ET PROCEDURE : Le 11 janvier 1992, la société ERIDANIA BEGHIN-SAY a acquis de la famille Ducros, le groupe DUCROS spécialisé dans le conditionnement et la vente d’aromates et d’épices en gros et au détail. Après ce rachat, le 7 octobre 1992, Messieurs Gilbert, Yves et Marc Ducros ont créé la société GYMA dont l’objet est de fabriquer et de commercialiser des aromates et des épices surgelés. Le 2 décembre 1992, la société ERIDANIA BEGHIN-SAY a fait assigner ces personnes devant le Tribunal de Commerce de PARIS. Par jugement du 17 mai 1993, le Tribunal de Commerce a débouté la société ERIDANIA BEGHIN-SAY de la totalité de ses prétentions. La Cour d’Appel de PARIS a confirmé ce jugement par arrêt du 8 mars 1994. La chambre commerciale de la Cour de Cassation a rejeté le pourvoi fait par ERIDANIA BEGHIN-SAY, le 21 janvier 1997. »
C'est officiel, les frères Ducros ont le droit d'entrer en concurrence directe avec leurs acheteurs. (Eh ouais.... fallait pas prendre des avocats qui ne savaient pas lire un contrat .... )
Pour autant, ultime contre-attaque en assignant Gyma pour communication préjudiciable dans la presse à travers différents articles titrés « Quand GYMA se décarcasse », « Gilbert Ducros se décarcasse », ou même « Quand Gilbert Ducros se décarcasse contre Ducros », dans lesquels il est annoncé que GYMA, va mener une nouvelle offensive sur le marché des épices sèches. « Nous allons proposer aux centrales d’achat de la grande distribution, le savoir- faire Ducros 20% moins cher que nos concurrents »."
En vertu de la liberté rédactionnelle de la Presse, le tribunal déboute ERIDANIA et au contraire les condamne à verser 20 000 francs à Gyma et 50 000 francs à Gilbert et Marc pour procédure abusive ....
Mais Gyma perd devant Nestlé, le Poids-lourd Suisse :
Son slogan d'origine, "Gyma j'imagine !", en 1993, lui vaut aussi des ennuis judiciaires. Gilbert Ducros perd en effet le procès que lui intente la société helvétique Maggi (ma-ji), car dans "Gyma j'imagine !", il y a "Maggi Maggi", le slogan de la marque Maggi !
et s'enlise sur la marché français ...
Pendant plusieurs année, Gyma va tenter d'appliquer les recettes qui avaient fait le succès de Ducros : suivi en direct des clients, gammes Sucré + Salé (pour optimiser la force de vente) et promesse de rentabilité mirifique pour les magasins.
Mais la demande consommateur stagne, à tel point que les accords commerciaux sont parfois plus élevés que le CA livré en magasin !!!!!
Gyma KO , Ducros OK....
Difficile d'être rentable quand on "offre" les produits ....
Gyma doit finalement jeter l'éponge sur l'activité grand public en vendant le pôle Epices afin de se recentrer sur les sauces à destination de la restauration.
Quand à Ducros, il s'apprête à écrire une nouvelle page de l'Histoire des Epices ...
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Partie 4

Huit ans après le rachat de Ducros, Eridania Beghin-Say décide de vendre
Début 2000, McCormick semble être le mieux placé dans la course pour son premier achat du nouveau millénaire. McCormick a, en effet, les moyens de ses ambitions. En 1999, son bénéfice a quasiment doublé, à 13,4 millions de dollars, pour un chiffre d'affaires en hausse de 7 %, à 2 milliards de dollars. La société, cotée sur le New York Stock Exchange, fabrique aussi déjà des sauces, des arômes et ingrédients pour la confiserie, les desserts, les plats cuisinés ainsi que des bouteilles et des tubes en plastique.
Cependant, le groupe américain, numéro un mondial sur le marché des poivres, herbes et épices, avec des marques comme Schwartz ou Keen's, ne réalise que 20% de ses ventes en Europe, contre plus de 70 % aux Etats-Unis. Ducros, le numéro un européen des poivres, herbes et épices est donc une opportunité à ne pas laisser passer.
Un deal gagnant-gagnant entre français et américains
Fin 2000, Ducros devient la tête de pont de McCormick en Europe en apportant son expertise industrielle, son parc de clients, son image iconique et sa rentabilité.
De son coté, le repreneur investit... Beaucoup !
Il doit harmoniser son outil industriel car il a ajouté aux trois sites de Ducros le seul qu'il possédait en Europe, à Haddenham en Grande-Bretagne.
Ainsi, il a investi, en trois ans, 20 millions d'euros pour spécialiser chacun des quatre sites par canal de distribution.
- L'usine britannique produit désormais uniquement pour l'industrie agroalimentaire. Sa ligne de production, réservée aux flacons, a été transférée en France qui fabrique alors pour toute l'Europe (cette supériorité de la France sur les anglais est aussi avérée en foot :-) ).
- Les trois sites français, eux, sont dédiés à 90 % aux activités grand public et 10% à la restauration collective.
Ducros est une telle pépite que les américains vont développer un de nos produits phare aux Etats-Unis puis dans le monde : mais quel est donc ce produit inventé par le génial cuisinier "Père Ducros" ?
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Partie 5




Lors de son rachat, McCormick a réorganisé sa production en Europe pour profiter du savoir faire de Ducros … et de ses créations.
Inventeurs de génie, les chercheurs du pôle Recherche et Développement Ducros ont en effet élaboré des recettes devenues des classiques.
Dans les années 70, ils inventent "l'herbe de Provence" avec un savant mélange. Malheureusement, la recette et la dénomination n'ayant pas été déposées, l'herbe de Provence a été depuis beaucoup copiées, mais jamais égalées.
Dans les années 80, un autre mélange génial est développé par Ducros … :
le mélange 5 baies. Là encore, succès planétaire.
Enfin, coup de poker Marketing magistral de Ducros : l'invention du moulin jetable.
De part son excellent rapport qualité prix et les volumes de vente qu'il génère, il a tout de suite séduit le staff de Baltimore .
Du coup, une nouvelle ligne de remplissage et étiquetage de moulins est créée à Carpentras en 2004 pour alimenter le marché américain. Sa production passera alors de 18 à 60 millions (!!!!) d'unités par an.
Coût de l'augmentation de capacité ? = 2,8 millions d'euros.
Il est décidé que l'ancienne ligne de production à destination des States continu de fabriquer avec le flacon d'origine ( rebaptisé "US grinder"= moulin US, toujours dans nos rayons aujourd'hui avec le moulin réglable ).
La nouvelle ligne de production conditionne le "MILORD", baptisé ainsi par opposition au flacon "DUC".
Il a pour avantage/consommateur de retrouver le sens d'utilisation d'un moulin classique avec le mécanisme en bas du flacon. Malheureusement, ce dernier est en plastique très léger ce qui positionne le centre de gravité en haut du flacon. Le moulin se couche donc facilement dans les meuble, d'autant plus que, à l'inverse du verre, le plastique glisse mal dans les goulottes.
Ce défaut de présentation dans nos meubles va pénaliser les ventes jusqu'à l'arrivée début 2021 du "SPIN" notre nouveau moulin réglable, présent dans toutes les bonnes épicerie 😉
Le rachat de Ducros offre ainsi à McCormick une expertise unique du point de vue technique mais aussi du point de vue humain. Mais qui était donc "El Gringo" de Ducros ?
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Partie 6



" EL GRINGO "
Le rachat de Ducros offre à McCormick une expertise unique du point de vue technique mais aussi du point de vue humain. Mais qui était donc "El Gringo" de Ducros ?
Certains d'entre vous se souviennent sans doute du personnage publicitaire "el gringo", sorte d'Indiana Jones parcourant la planète afin d'acheter les meilleurs cafés au monde pour Jaques Vabre.
Nous avions nous aussi "El Gringo de Ducros" en la personne de Jean Marie Schouvey.
Promu responsable des approvisionnements par Michel Ducros, son expertise sur nos matières premières était légendaire à tel point que, après le rachat, McCormick n'a eu de cesse que de le faire intégrer sa structure Achat Monde… aux iles Caïmans.
En effet, il nous confirme que, pour des raisons fiscales, tous nos approvisionnements se font depuis cette ile britannique coincée entre Cuba et la Jamaïque, malgré les procès intentés par les fisc Américain et Français.
Dès Juin 2000, El Gringo Schouvey s'installe donc à George Town pour prendre en charge la sélection des fournisseurs.
De plus, il gère le dossier le plus stratégique : les achats de Vanille, pour lequel McCormick est aujourd'hui encore le leader mondial incontesté.
Autre dossier primordial pour lequel Jean Marie est l'acheteur mondial n°1 : les noix de Kola.
En effet, McCormick produit les sirops permettant la fabrication du Pepsi dont la concentration en Kola est très supérieure à Coca, d'où un volume d'achat plus important auprès des producteurs africains de Kola.
Administrateur, acheteur, Jean marie Schouvey est aussi globe-trotteur.
Ainsi, il m'a avoué avoir constaté grâce à Flight Radar que pendant toutes ces années d'activité, il a cumulé plus de 4000 heures d'avion, soit près de 3,6 millions de km ou encore 90 tours du monde.
Lorsqu'il prend sa retraite de Directeur des achats en Juin 2014, c'est pour continuer à valoriser son savoir faire en tant que consultant… toujours pour McCormick.



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Partie 7
ON LORGNE VERS LA POLOGNE
Lors du rachat de Ducros, la société de Baltimore a su capitaliser sur le savoir-faire industriel et humain en France.
En 2014 pourtant, contre toute attente, elle va redistribuer les cartes .
Ainsi, un an après avoir fêté les 50 ans de Ducros, McCormick France est en effervescence : un mouvement de grève touche le siège d'Avignon.
En effet, les 30 salariés des services financiers doivent choisir entre rejoindre Lodz en Pologne ou perdre leur emploi .
La révolte et l'amertume sont grandes car l'ancienneté moyenne des personnes concernées est de plus de 22 ans et rien n'avait laissé présager cette délocalisation. Les mesures d'accompagnement obtenues permettront un reclassement pour seulement une dizaine de salariés.
Second tour en 2015, puisque quelques mois après avoir négocié le plan social, 20 personnes des services Ressources Humaines , Qualité et Règlement doivent elles aussi quitter McCormick Avignon ou rejoindre la Pologne.
Extrait du journal "La tribune" du 12 nov 2013.
"L'objectif avoué est de regrouper les activités financières du groupe (services de paie, de facturation, de trésorerie) sur un seul site en Europe, Lodz en Pologne.. Les syndicats de l'entreprise ne comprennent pas cette décision d'autant plus que Ducros a fêté de manière fastueuse ses 50 ans en juillet dernier et que McCormick va célébrer ses 125 ans en janvier prochain dans le parc des expositions d'Avignon. "Les salariés se sentent trahis", souligne Marie-Line Mallet, déléguée syndicale FO. "Nous remettons en cause la validité de cette restructuration, elle n'est pas justifiée", insiste Benoît Jollivet, délégué syndical CFE-CGC. Une incompréhension alimentée par la bonne santé du groupe spécialisé dans l'épicerie. Le chiffre d'affaires en 2012 était de 4 milliards de dollars. Il a doublé en 10 ans. Et le résultat net consolidé est passé de 300 millions de dollars à 408 millions de dollars en 4 ans, soit + 36 %. Le groupe McCormick emploie 9 500 personnes dans le monde dont 3 800 en Europe. Le Vaucluse compte 680 personnes réparties sur 4 sites (fabrication à Carpentras, conditionnement et logistique à Monteux et le siège France à Avignon)."
Extrait newsletter CSE McC France du 23 juin 2022 :
" Belote et Rebelote !
Le 11 janvier dernier, la Cour d’Appel de Nîmes a confirmé les jugements de 1ère instance concernant 9 salariés licenciés lors des 1er et 2ème PSE de 2013 et 2015.
Leur licenciement a été reconnu sans cause réelle et sérieuse.
McCormick se voit condamné à :
- Verser une indemnité supplémentaire
- Rembourser une partie des frais de justice engagés par les salariés
- Rembourser une partie des indemnités chômage à Pôle Emploi."
Pour mieux comprendre les raisons de ces plans sociaux, lire la fin de l'article ci dessous
Article de "La Tribune" du 12 nov 2013








